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mercredi 22 juin 2016

Histoire d'une saison noire, premier épisode

Quand, il y a à peu près un an, je me suis inscrit à mon premier concours de brassage amateur de bière, je n'avais qu'une idée en tête : faire de mon mieux. Un an plus tard, un premier prix en poche, j'ai envie de raconter à quel point ça n'a pas été un chemin de tout repos.


Une saison quoi?


Une parfaite bière d'été, malgré sa couleur.
C'est quoi une saison noire? Bières et plaisirs décrit la saison comme :  

[...] une Ale blonde aux reflets orangés, habituellement bien coiffée et présentant une bonne effervescence. Elle est bien houblonnée, épicée et fruitée, offrant une finale sèche aigrelette et surtout rafraîchissante. Autrefois faible en alcool, elle propose de nos jours des pourcentages plus élevés. 

La saison noire doit répondre à cette définition... mais être noire.

Le défi, c'est donc de la noircir. Pour qu'une bière soit noire (ou foncée), il faut généralement utiliser un malt qui a été torréfié (il existe d'autres façons de faire, que je n'aborderai pas ici, puisque je les ai découvertes après le concours). Il n'y a donc pas de problème, vous dites-vous, ne suffit-il pas d'ajouter de ces grains pour noircir? Non. La saison noire ne doit pas perdre son côté fruité et rafraîchissant. Elle ne doit donc pas avoir le goût d'un Stout ou d'un Porter. Pas de goût de rôti, pas de goût de café, pas de chocolat...

Et puis, les levures de saisons n'apprécient pas tout à fait les grains fortement torréfiés et ont tendance à développer des saveurs particulières (pas toujours agréables) en leur présence.

Je ne savais pas encore tout ça


Toute cette belle théorie, je l'ai apprise en faisant de la recherche. Quand je me suis inscrit, n'ayant pu trouver d'exemple commercial répondant à la définition du style, je me suis d'abord tourné vers une solution simple : un mélange.

Je me suis acheté une saison et un stout et j'ai commencé à faire des assemblages pour trouver la proportion idéale qui permettrait de garder le profil de la saison et la couleur du stout. Bien que le goût ait été excellent et que la couleur ait été parfaite, quelles qu'aient été les proportions, le malt torréfié (ou rôti) volait la vedette.

La solution facile, le mélange de deux bières, était donc exclue.

La levure idéale


À la vue de ces premières expériences, j'ai décidé d'attaquer le problème un jour à la fois : d'abord designer une bonne saison, la foncer par la suite.

Sachant que le goût particulier des saisons était grandement influencé par sa levure, j'ai conçu une recette de saison assez classique (orge, blé, amertume très légère) conçue pour mettre de l'avant le caractère de la levure. J'ai commandé (5 de 4 producteurs) et cultivé des levures (2, à partir de bières qui me plaisaient) pour finir avec 7 résultats différents.

Après la fermentation et l'embouteillage (et une dose immodérée d'impatience), mon partenaire de brassage et moi nous sommes assis pour une dégustation à l'aveuglette où une à une les levures ont été éliminées, jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une. Une seule levure avait rendu la bière assez sèche, assez fruitée, légèrement poivrée, sans arrière-goût de fermentation difficile.

C'était la Belle saison de Lallemand.

Je tenais ma levure, restais à concevoir la saison parfaite.


Prochain épisode : le premier brassin.

mardi 29 décembre 2015

Bons baisers d'Écosse


C'est une passion qui dure depuis une bonne dizaine d'année : les scotch ales. Ces bières brunes, aux importants sucres résiduels, au goût plus ou moins prononcé de caramel, à la robe rubis foncée, parfois légèrement fumée et pour mon plus grand bonheur souvent vieillie en fut de chêne. Dix ans plus tard, je l'ai fait : j'ai brassé ma première scotch ale vieillie sur chêne.

Comment brasser ce style



  • Empâtage à haute température (68-69°C)
  • Malt principal anglais (je n'utilise que ça de toute façon) et assortiment de malts secondaires : 
    • Malt chocolat
    • Orge rôtie (non-malté) - technique traditionnelle écossaise
    • Orge fumée (pour n'ajouter qu'un arrière-goût subtil) en petite quantité
  • Une levure anglaise (juste la levure avait déjà un parfum de scotch ale) (avec un starter d'au moins 500ml)
  • Une longue deuxième fermentation (traditionnellement, mais ce n'est pas ce que j'ai fait)
  • Un long conditionnement en bouteille 

Pour ce qui est du vieillissement en fut, je n'ai avais pas sous la main, alors j'ai fait avec ce que j'ai pu : 15 grammes de copeaux de chêne français (mélange maison de copeaux à des degrés différents de torréfaction), trempé dans un scotch 15 ans durant 2 mois.

Pour ce qui est du houblon, j'ai utilisé ce que j'avais sous la main, ce que j'adore, et non un houblon traditionnel. De toute façon, il n'est essentiellement là que pour l'amertume.

La recette des « Bons baisers d'Écosse»


(pour 10 litres, 9.8%)

Les ingrédients


  • 3 kg de Maris Otter
  • 50 gr de malt chocolat
  • 50 gr d'orge rôtis
  • 50 gr de malt d'orge fumé (Bamberg)
  • 500 gr de sucre candi ambré (pour une finale mince malgré le sucre résiduel)
  • 51 gr de houblon Amarillo (8.5 AA) (60 minutes d'ébullition)
  • 1 fiole de levure White Labs "English Ale" (WLP 002) - starter de 500ml
  • 15 gr de copeaux de chêne vieilli dans du scotch 15 ans

Le protocole de brassage


  1. Empâtage à 69°C durant 45.
  2. Ébullition 60 minutes 
  3. Transfert dans une tourie de 12 litres
  4. Ensemencement de la levure (starter de 500 ml)

Fermentation


Primaire 3 semaines
Secondaire 1 semaine (avec les copeaux)
Conditionnement primaire à 24°C durant 6 semaines (incomplet)
Conditionnement secondaire à 4°C durant 1 mois (à venir)

Dégustation

Elle ne semble pas claire, mais elle l'est...

La bière que je décris n'a eu qu'un court conditionnement en bouteille, à peine 3 semaines.

Visuel : 


  • Limpide (malgré ce qu'on voit sur la photo)
  • Col généreux, blanc cassé, tombe rapidement
  • Rubis foncé

Au nez : 


  • Malt intense
  • Léger fumé
  • Prune
  • Boisé, chêne

Au palais : 


  • Effervescence faible, aux limites du style (mais elle est jeune encore)
  • Amertume légère
  • Houblon presque absent
  • Malt riche, enveloppant
  • Chêne présent, mais ne prend pas le dessus
  • Attaque ronde en bouche, finale mince et sèche
  • Alcool présent, harmonieux (9.8%!)

Impression générale : 


Une bière d'exception. Son court séjour au contact du chêne lui a laissé un arôme magique. La combinaison des malts, particulièrement du malt fumé, vient se marier avec douceur contre le goût surprenant du scotch et du chêne. Une bière que j'ai hâte de goûter une fois qu'elle aura atteint sa maturité (quelques mois).

42/50


Références : 


  • Description du style : Beer Judge Certification Program
  • Techniques de fermentation et conception de la recette : 
    • Clone brews, Tess & Mark Szamathulski, Storey, 2010
    • Scotch Ale, Gregory J. Noonan, Brewers publications - Classic Beer Style Series, 1993
    • The Oxford companion to beer, Collectif d'auteurs, Oxford university press, 2012


mardi 15 décembre 2015

La moustache : une "belgian strong golden ale"


J'aurais bien du mal à faire un top 10 de mes bières préférées, mais chose certaine la Duvel en ferait partie. Cette blonde est l'exemple type du style appelé "Belgian strong golden ale". Après bien des recherches et biens des essais, j'ai réussi à en brasser une bonne.

À quoi ressemble ce style.


La Duvel, je l'ai nommée, représente pour beaucoup la quintessence du style. Avec des accents différents, dans ce même style, j'adore la Piraat, la Lucifer, la Délirum Tremens, La Trappe Isid'or, la Hoegaarden Grand Cru et de par chez nous : la Flacatoune (Charlevoix) et La bière belge forte (À la fût).

Note spéciale concernant la Bière belge forte, c'est ce que j'ai goûté de plus ressemblant à la Duvel (sans l'atteindre, bien entendu).

C'est une bière blonde, dorée, au col généreux qui doit bien cacher son taux d'alcool derrière une texture crémeuse, un arôme floral avec des notes épicées typiquement belges.


Comment brasser ce style


  • Empâtage à basse température (63-65°C)
  • De 10 à 25% de sucre simple (Duvel utilise 76% de malt et 24% de sucre)
  • Un malt très pâle
  • Une levure belge (en fermentation primaire)
  • Un houblon noble (ou plusieurs)
  • Un long conditionnement en bouteille (idéalement) à température contrôlée 

Ce dernier point est à mon sens le plus important. Ce n'est qu'avec un long lagering que j'ai réussi à brasser ce style. Duvel, par exemple, conditionne la bière (avant embouteillage) 3 semaines à une température sous le point de congélation après la fermentation primaire. Une première souche de levure est utilisée en primaire (parait-il la levure de la McEwan's scotch ale) et une seconde lors de l'embouteillage. La bière est embouteillée à 20°, puis refermentée en bouteille à 24° pour 3 semaines, avant de reposer 6 semaines à des températures entre 4 et 6°.

La recette de la moustache!

(pour 10 litres)

  • Je n'ai pas utilisé de Pils comme malt, je n'utilise à peu près que du Maris Otter comme malt de base
  • J'ai ajouté du blé pour la tenu du col
  • Pour des questions de disponibilité, j'ai utilisé un houblon parent du Hallertau

Les ingrédients


  • 2.25 kg de Maris Otter
  • 200gr de blé blanc malté
  • 500 gr de sucre candi clair
  • 12.5 gr de houblon Mt Hood (6 AA) (60 minutes d'ébullition)
  • 25 gr de houblon Saaz (3 AA) (15 minutes d'ébullition)
  • 12.5 gr de houblon Mt Hood (6 AA) (5 minutes d'ébullition)
  • 1 fiole de levure White Labs "Belgian strong ale" (WLP 545) - starter de 500ml

Le protocole de brassage


  1. Empâtage à 65°C durant 75.
  2. Ébullition 60 minutes (avec les ajouts d'houblons mentionnés ci-haut)
  3. Transfert dans une tourie de 12 litres
  4. Ensemencement de la levure (starter de 500 ml)

Fermentation


Primaire 2 semaines
Embouteillage avec 2.5 gr de levure de champagne
Conditionnement primaire à 24°C durant 3 semaines
Conditionnement secondaire à 4°C durant 1 mois

Dégustation
La Duvel et son verre ne sont là que pour figuration


La bière que je décris a 3 mois. Il y a eu peu de changement dans les dernières 6 semaines.

Visuel : 


  • Limpide
  • Col généreux, blanc et persistant
  • Dorée

Au nez : 


  • Houblon subtil
  • Épicé
  • Un soupçon de pomme verte (acétaldéhyde)

Au palais : 


  • Effervescence pas assez marquée, manque de vie.
  • Amertume légère
  • Houblon subtil
  • Malt subtil
  • Mince en bouche
  • Alcool complètement caché (pourtant, elle tire 10%!)
  • Finale fruitée (poire)

Impression générale : 

C'est une excellente bière, mais elle manque de phénols épicés et l'effervescence pourrait être plus présente. Pas de défaut majeur (mis à part de l'acétaldéhyde). Gagnerait à être un peu plus maltée. Le houblon pourrait être un peu plus présent. Se situe entre une Duvel et une Flacatoune.

38/50

Références : 


  • Description du style : Beer Judge Certification Program
  • Techniques de fermentation et conception de la recette : 
    • Clone brews, Tess & Mark Szamathulski, Storey, 2010
    • Brew like a monk, Stan Hieronymus, Brewers Publication, 2005
    • The Oxford companion to beer, Collectif d'auteurs, Oxford university press, 2012
    • Belgian ale, Pierre Rajotte, Brewers Publications - Classic Beer Style Series, 1992


jeudi 10 décembre 2015

Bière crue (bis) - Une IPA Américaine - avec un twist

Les bières crues sont généralement des bières artisanales, fermières. Aujourd'hui, j'ai décidé d'essayer de faire un style bien nord-américain : une IPA Américaine... version crue.

Réflexion préalable

•    Après mon premier essai de bière crue, je veux essayer quelque chose en terrain connu - une IPA.
•    Toujours une recette de 4 litres (avec 5.5 litres pour l'empâtage. Lors de mon dernier essai, j'ai eu de la perte avec mon 7 litres).
•    Je vise 5.9 % d'alcool.
•    Ma formulation : OG 1.057 - FG 1.012, 45 IBU, 4 SRM (c'est pâle pour une IPA, mais je n’ai pas envie de mettre d'autre grain - question de goût).
•    Toujours brassé dans un sac (BIAB) vu que la quantité de grains est trop petite pour mon matériel ordinaire.

Les ingrédients

•    1 kg de Maris Otter
•    18 gr de houblon Citra (12.5 AA) (ajouté à l'empâtage - 75 minutes)
•    18 gr de houblon Amarillo (8.5 AA) (ajouté à l'empâtage - 75 minutes)
•    ½ paquet de levure US-05
•    7 gr de pelure d'orange (fraîche)
•    7 gr de pelure de citron (frais)

Le protocole de brassage

1.    Empâtage à 67°C (5.5 litres d'eau) durant 75 minutes avec le houblon et les pelures.
2.    Augmentation graduelle de la température jusqu'à ce que le moût (incluant le grain) atteigne 75°C
3.    Soutirage
4.    Moût refroidi jusqu'à 25°C (le chaudron dans mon évier avec de l'eau glacée)
5.    Transfert dans un cruchon de 1 gallon
6.    Ensemencement de la levure (sèche, directement dans le moût)

Fermentation

Primaire : 5 jours.
Conditionnement : 2 semaines en bouteilles.




Évidemment, on s'en reparle lorsque j'y goûterai!

mardi 1 décembre 2015

Bière crue


J'ai entendu parler de bière crue pour la première fois il y a un mois dans une conférence à LABAQ 2015. Je suis intrigué depuis. Voilà où j'en suis dans mes recherches.

Qu'est-ce qu'une bière crue

 

C'est simplement une bière qui n'a pas été bouillie. Dans de futurs billets, je reviendrai (sans doute souvent) sur les différentes étapes de la fabrication de la bière, mais pour l'instant gardons ça simple en 4 étapes :
  1. L'empâtage : le grain est mélangé à de l'eau plus ou moins chaude pour que l'amidon qu'il contient soit transformé en sucre fermentable (voir étape 4).
  2. Le soutirage : on sépare le grain et le liquide désormais sucré (qui est maintenant le moût).
  3. L'ébullition : on fait bouillir le moût et on y ajoute le houblon.
  4. La fermentation : on ajoute de la levure et celle-ci transforme le sucre fermentable en alcool et CO².
 Donc, dans le cas de la bière crue, on omet l'étape 3, l'ébullition.

Mais pourquoi

 

En fait, la question devrait être inverse : pourquoi faire bouillir le moût ? La bière crue a été la bière fermière brassée durant des centaines d'années (encore aujourd'hui, le Sahti est toujours brassé en Finlande, le Kuduôlu en Estonie et le dricku en Suède). Les paysans apprenaient à faire cette bière simple et perpétuaient la recette de génération en génération. Ce n'est principalement que pour deux raisons que l'ébullition est devenue une pratique courante : la stérilisation du moût et l'utilisation du houblon.

En bouillant le moût, on s'assure qu'aucun organisme pathogène présent dans l'eau ne puisse subsister dans le résultat final. Ce fut particulièrement utile à une époque où l'hygiène publique était douteuse. Il ne faut pas oublier qu'avant que les égouts coulent sous les rues, les rues elles-mêmes charriaient les eaux souillées!

Avant la démocratisation de l'usage du houblon, la bière était parfumée à l'aide de diverses épices dont les saveurs n'avaient pas besoin de chaleur intense pour être extraites. Le houblon par contre ne transfère son amertume qu'avec la chaleur (et le temps exposé à cette chaleur).

À quoi ressemble une bière crue

 

Je n'en ai pas encore bu (oui, pas encore...), mais voici ce que Michael Jackson (le célèbre chasseur de bière, pas le chanteur) en dit : 
« C'est une bière sucrée, maltée, trouble, aux saveurs complexes. Il y a des notes de bananes et de pointes phénoliques similaires à celles que l'on pourrait trouver dans une bière de blé allemande, entremêlée de genévrier. Elle tire de 7 à 11 % d'alcool par volume ».
C'est une bière qui devrait se boire dans les semaines suivant le brassage et qui ne se conserve pas plus que 1 ou 2 mois.

Une dernière caractéristique de la bière crue : elle est généralement fermentée avec une levure à pain ordinaire au lieu d'une levure à bière.

Ça m'intrigue, pas vous?


Prochainement : comment brasser une bière crue 


Lexique français - anglais des termes pour pouvoir continuer vos recherches : 


Empâtage = mash
Soutirage = sparge
Ébullition = boil
Moût = wort
Levure = yeast
Bière crue = raw ale


Quelques références en ligne : 




Bibliographie : 

 


  • Termes français : Et la bière fut!, Sylvain Beauchamp, Édition Berger, 2012
  • Historique et théorie : The Oxford companion to beer, Collectif d'auteurs, Oxford university press, 2012